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Mar 23 2017

La Mairie de Paris s’apprête à tomber dans le panneau de JCDecaux

Les MUI sont les panneaux implantés sur le domaine public, le trottoir, et qui diffusent des publicités commerciales et des annonces municipales ou d’intérêt général (plan..).

La convention qui renouvelle le contrat entre Paris et l’afficheur JCDecaux va être votée au Conseil de Paris les 27, 28 et 29 mars prochain. Nous avons pu avoir accès à la convention ainsi qu’au dossier monté par JCDecaux pour vendre son nouveau parc de mobiliers urbains d’informations municipales (MUI) aux élus. Pour nous, un autre contrat est possible.

Depuis notre dernier article, nous nous sommes finalement procuré le dossier qui a été envoyé par JCDecaux aux élus parisiens pour pouvoir voter sur le renouvellement du contrat entre la Ville de Paris et l’entreprise d’affichage, relatif aux mobiliers urbains d’informations municipales, qui peuvent servir, à titre accessoire, de supports publicitaires pour des annonces commerciales.

À en croire les différents documents, l’offre proposée par JCDecaux – la seule en compétition puisque les autres concurrents n’ont pas rendu leur dossier à temps – fournira à la Ville un parc de mobiliers urbains dont « l’écoconception » assure une « diminution des impacts environnementaux ». À plusieurs reprises dans ce dossier il est assuré que le nouveau parc respectera « l’environnement », « le Plan Climat », et même les « rythmes des espèces nocturnes » grâce à un « niveau lumineux adapté ».

À lire rapidement les annexes du dossier, grâce à ce nouveau parc de mobiliers urbains, tout ira pour le mieux dans un monde durable et éco-responsable. Nous avons pris le temps de le lire en profondeur, et force est de constater que tout n’est pas si vert.

15 % du parc en numérique : les écrans sont pourtant interdits par le Règlement local de publicités

Nous nous en alarmions déjà dans notre précédent article, tout en nous demandant si les écrans numériques allaient aussi supporter de la publicité, en plus des informations locales. Après lecture de la convention et des annexes l’accompagnant, la volonté est de partager les écrans numériques entre annonces municipales et commerciales.

« Dans une proportion qui ne saurait excéder 15% des mobiliers mis en place au titre de la concession, les mobiliers pourront supporter de l’affichage et de la publicité numériques. »1

Nous avons cherché, en vain, un argument qui pourrait justifier de voir surgir des écrans publicitaires, explicitement interdits par le Règlement local de publicité (RLP) de Paris.

En effet, si les annexes démontrent bien qu’il s’agit d’écrans, à aucun moment n’est expliqué comment ceux-ci pourraient être compatibles avec l’article P4.1 du RLP.

Si la concession devait être signée en l’état notre association ferait tout ce qui est en son pouvoir pour amener cette question au tribunal administratif.

Renouvellement du parc après seulement dix ans d’exploitation

Le parc actuel des MUI a été renouvelé en 2007. Il fête donc ses dix ans cette année. Or dans son communiqué, la Ville de Paris se félicite que le futur parc aura une durée de vie de quinze à vingt ans. Nous nous interrogeons donc : le parc actuel n’aurait-il pas une durée de vie similaire ?

Car si le futur parc sera peut-être moins gourmand en consommation électrique, la fabrication de 1630 nouveaux panneaux pour remplacer des dispositifs fonctionnels pose la question de son bilan carbone, sa consommation énergétique ou des matériaux rares utilisés, dont l’extraction est loin d’être neutre du point de vue écologique. Rappelons donc ici l’adage : le déchet le moins polluant est celui que l’on ne produit pas. De toutes ces zones grises, les annexes ne parlent pas.

Nous ne sommes pas surpris que le concessionnaire évite ce genre de questions, puisqu’il est habitué à nous inciter à remplacer nos gadgets électroniques avant leur fin de vie. En revanche, nous nous étonnons que la Mairie de Paris suive JCDecaux sur ce point, quitte à reprendre mot pour mot dans sa communication le discours de l’afficheur, sans aucun recul. Cette obsolescence organisée met en porte-à-faux le discours de l’exécutif parisien sur « l’économie circulaire ».

Consommation énergétique

Dans un tableau récapitulatif, les consommations énergétiques du futur parc sont détaillées en fonction du type de mobilier et du nombre de mobiliers.

Le premier point à noter est que les dispositifs numériques consomment énormément. Un panneau avec une face numérique consomme 7 fois plus que le plus énergivore des mobiliers non numériques, et un panneau avec deux faces numériques consomme 13 fois plus.

Or, si d’après les chiffres fournis par JCDecaux, le futur parc consommera 30 % de moins que le précédent, le poids du mobilier numérique dans la consommation totale est considérable : pour une dépense d’énergie totale de 3173 MWh/an, les mobiliers numériques sont responsables de 2026 MWh/an, soit près de 64 % de la consommation totale. Ainsi les panneaux numériques, qui représente 15 % du parc, consommeront les 2/3 du total.

Si on remplaçait les 244 panneaux numériques par des panneaux déroulants, la baisse de consommation pourrait être réellement significative. On passerait de 3173 MWh/an à 1378 MWh/an2, soit une baisse de 70 % par rapport au parc actuel, toujours d’après les chiffres de JCDecaux.

Ou mieux, les mobiliers urbains pourraient ne pas être éclairés ni déroulants. Ils ne consommeraient ainsi aucune électricité, ce qui permettrait de parvenir à une baisse de 100 % de la consommation énergétique. Une telle décision serait un message fort de la part de la Ville de Paris pour montrer sa détermination à réduire la pollution lumineuse et le gaspillage énergétique et ainsi à respecter « les exigences fixées par le Plan Climat Énergie et le Plan Biodiversité de la Ville », comme le suggère la convention qui sera votée au prochain Conseil de Paris (p. 9).

Publicité à titre accessoire

Que ce soit dans la convention ou dans les annexes, il est régulièrement répété que les mobiliers urbains ne peuvent supporter de la publicité qu’à titre accessoire comme l’impose le code de l’environnement3. Les MUI devront donc « être implantés de façon à assurer la même visibilité de l’information non publicitaire et de la publicité »4, comme l’impose l’article P3.6 du RLP. Dans la convention qui sera discutée au prochain Conseil de Paris, il est précisé que « La fonction première des mobiliers urbains d’information générale ou locale et accessoirement publicitaire est de communiquer des informations institutionnelles de la Ville de Paris » (p. 20). Ainsi, pour la définition des emplacements des MUI, des critères sont définis :

1/ critères d’audience
(estimés sur la base des données Affimétrie MOOHV)
volume de contacts (occasions de voir) généré par face
structure de l’audience entre flux automobilistes et piétons
– profil des individus exposés (socio-démographique et géo-comportemental)

2/ critères qualitatifs
– arrondissement et quartier
– profil de l’IRI d’implantation du mobilier (indicateurs socio-démographique des résidents, densité commerciale et structure du commerce)
– environnement urbain du mobilier (rue commerçante, zone résidentielle, campus, zone touristique, etc.)
visibilité de la face (isolement publicitaire du mobilier, écart à l’axe par rapport au flux, typo positionnement en barre-route ou pan-coupé)

Malgré nos différents contacts à la Mairie, nous n’avons pas pu nous procurer la convention actuelle pour pouvoir la comparer. Mais si de tels critères étaient fixés aujourd’hui, nous pourrions affirmer que JCDecaux ne les respecte pas. Après une étude régulière des MUI et du défilement des annonces, nous avons observé que l’information municipale était, de manière systématique, la moins visible par rapport aux annonces publicitaires.

À de rares exceptions près, tous les MUI fonctionnent de la même manière :

  • la face visible par le flux automobile (face « principale ») est majoritairement commerciale ;
  • la face visible par les piétons (face « accessoire ») est majoritairement municipale.

S’il y a quatre affiches qui défilent par face, on trouvera trois publicités pour une annonce municipale sur la face visible par les automobilistes, et une publicité pour trois annonces municipales sur la face destinées aux piétons, ce qui permet à JCDecaux de respecter de manière purement quantitative la règle des 50/50 : autant de publicités que d’annonces municipales par dispositif.

Or le flux automobile génère plus d’occasions de voir que le flux des piétons. Les annonces commerciales sont donc plus vues que les annonces municipales.

Parfois, l’afficheur va même jusqu’à jouer avec les règles, avec des emplacements qui rendent l’affichage municipal purement invisible. C’est le cas de nombreux panneaux de 8 m² qui sont accolés à un mur où ceux dont une des faces n’est que partiellement visible.

Dans ces cas, une annonce municipale est dirigée vers le mur, laissant la possibilité à l’afficheur de diffuser autant de publicités sur la face réellement visible, tout en assurant respecter le nombre d’annonces municipales requis par la loi et le RLP.

Énergie « verte »

Dans le dossier envoyé par JCDecaux, nous ne résistons pas à tentation de vous soumettre ce petit bijou d’écoblanchiment. À la page 83 de l’annexe 1, document principal du dossier, il est assuré que l’énergie pour alimenter le parc sera « 100 % renouvelable ». Le sous-tire parle, lui, d’énergie « verte ».

Deux pages plus loin, la page 85 liste toutes les raisons qui conduisent à « ne pas inclure d’énergie renouvelable pour alimenter les mobiliers urbains d’informations pour la Ville de Paris ».

Ainsi, les solutions retenues sont des énergies « vertes », vendues comme renouvelables, dont la garantie d’origine se fait « selon un cahier des charges répondant à des critères qualitatifs stricts définis par JCDecaux ». Il s’agira donc de biogaz et de valorisation des déchets, qui ne sont effectivement pas considérées comme renouvelables.

Flotte des véhicules remplacées en partie par du diesel en 2018

En parcourant l’annexe 4 consacrée aux moyens dédiés à la gestion technique du parc, nous pouvons découvrir que JCDecaux prévoit de renouveler sa flotte de 251 véhicules pour Paris et 375 véhicules pour l’Île-de-France par des véhicules roulant au GNU (ou GPL) et au diesel, carburant le plus dangereux en termes de pollution de l’air.

Comment éradiquer le diesel d’ici 20205, tout en laissant un partenaire de Paris affirmer qu’il persistera à sillonner la ville avec des véhicules alimentés par ce carburant ?

D’autant que le concessionnaire s’engage à intervenir dans la demi heure en cas de signalement sur un panneau, ce qui implique de tourner régulièrement pour beaucoup de pertes.

Pour espérer devenir un jour la capitale du vélo, Paris pourrait imposer une flotte de vélos-cargo qui auraient le mérite de ne pas encombrer les voies de bus pendant les interventions.

Pour une municipalisation de l’information d’intérêt général

L’offre proposée par JCDecaux est loin d’être satisfaisante. Elle ne respecte pas le Règlement local de publicité de Paris en implantant des dispositifs numériques pourtant interdits, elle impose un renouvellement anticipé du parc, elle entérine un gaspillage énergétique par l’utilisation de panneaux déroulants et éclairés, et le respect du côté accessoire de la publicité commerciale semble compromis au regard des pratiques actuelles de l’afficheur.

Il est donc temps que Paris reprenne en main la gestion de son information d’intérêt général, à l’instar de la Ville de Grenoble.

Pour paraphraser la publicité, le renouvellement, c’est pas automatique.


Notes :

2 – Détail du calcul : consommation totale – consommation des écrans + nombre d’écrans prévus x consommation d’un mobilier déroulant / 1000 (pour avoir la consommation en MWh) = 3173 – 2026 + 244*948/1000 = 1378 MWh/an.