Nous publions la tribune parue le 10 juin 2026 dans le journal Le Monde, tribune portée par l’association Addictions France et dont R.A.P. est cosignataire.

Dans quelques semaines, des millions de Françaises et de Français seront devant leur télévision pour soutenir les Bleus. Une fête collective populaire et attendue. Mais pendant ce temps, une autre compétition se prépare en coulisses : celle des opérateurs de paris sportifs, qui ont prévu d’investir 785 millions d’euros en publicité cette année, soit une hausse de 25 % par rapport à l’an dernier.
Ce n’est pas un hasard, c’est une stratégie. Car les paris sportifs sont devenus, en quinze ans, la deuxième forme de jeu d’argent la plus pratiquée en France, et la seule dont la prévalence ne cesse d’augmenter. Le volume des mises a été multiplié par 2,8 en cinq ans. Chaque grande compétition internationale est une opportunité de conquête, et la Coupe du monde 2026 sera la plus grande de toutes.
Il faut nommer ce que c’est : un business model fondé sur l’addiction. 63 % du chiffre d’affaires des opérateurs provient de joueurs en situation d’addiction ou de perte de contrôle. Ce ne sont pas des clients comme les autres. Pour que ce modèle perdure, il faut sans cesse recruter de nouveaux parieurs. Et, alors que les jeunes sont six fois plus susceptibles de développer une addiction que les adultes, les bookmakers ont bien compris qu’il fallait recruter jeune, recruter tôt.
La stratégie numérique est à cet égard particulièrement agressive. 44 % des dépenses promotionnelles seront consacrées aux supports digitaux. Comme l’a documenté Addictions France dans son rapport « Carton rouge – Le marketing agressif des paris sportifs » publié en septembre 2025, les influenceurs exploitent la proximité qu’ils entretiennent avec leur public (souvent jeune, parfois très jeune) pour inciter à parier à coups de codes promo et de freebets.
Et ça marche. 86 % des joueurs réguliers déclarent avoir eu envie de parier après avoir vu une publicité. Près de huit jeunes de 15 à 17 ans sur dix ont été exposés à des publicités pour les jeux d’argent. Des enfants de 8 à 10 ans sont capables de citer des marques de paris sportifs et d’associer des équipes à des opérateurs. Les jeunes issus des quartiers populaires sont particulièrement ciblés : les bookmakers adaptent leur marketing à leurs codes culturels, présentant le pari comme un ascenseur social, une voie rapide vers la réussite. Dans quelques semaines, ces enfants et ces jeunes vont regarder les matchs et se prendre une déferlante publicitaire calibrée pour transformer des supporters en parieurs.
Les conséquences sont réelles et chiffrées. Un million de joueurs présentent une pratique problématique en France : ce sont autant de familles endettées, de salaires engloutis avant la fin du mois, de relations brisées par le mensonge et la honte. Et pour les cas les plus graves, cela peut mener à des dépressions et des pensées suicidaires. Le coût social du jeu excessif est estimé à 15,5 milliards d’euros par an, soit près de trois fois les recettes fiscales du secteur. Ce modèle coûte donc à la société trois fois ce qu’il lui rapporte.
Il y a un enjeu qui dépasse la seule régulation publicitaire. Le travail méthodique des opérateurs pour faire du pari une composante naturelle du spectacle sportif, comme si regarder un match sans miser dessus était une expérience incomplète, vise à transformer l’imaginaire du sport. Cette association doit être combattue dès maintenant, avant qu’elle ne s’impose comme une évidence impossible à défaire.
La France n’a pas encore franchi le point de non-retour. Le financement du sport n’est pas encore structurellement dépendant des opérateurs de paris. C’est précisément maintenant qu’il faut agir, avant que cette dépendance ne s’installe et ne rende toute régulation politiquement impossible. D’autres pays l’ont fait. Le Royaume-Uni a instauré dès 2019 l’interdiction de publicité pour les paris pendant les retransmissions sportives, avec un résultat documenté : une réduction de 97 % des publicités pour les paris vues par les mineurs lors des matchs. La Belgique a également drastiquement restreint le secteur depuis 2023 en interdisant les publicités, sauf celles à caractère informatif. La publicité en ligne n’y est pas autorisée, sauf dans les cas où les termes de recherches liés aux jeux d’argent et de hasard sont utilisés, et d’autres restrictions entreront également en vigueur d’ici 2 ans. Le Danemark s’apprête à adopter une mesure de restriction de la publicité pendant les évènements sportifs dès 2027. En Italie, les panneaux d’affichage, les campagnes sur les réseaux sociaux, ainsi que les parrainages sportifs sont interdits, cette dernière mesure étant également en place en Australie.
La France, elle, attend, et les opérateurs le savent. En tant qu’acteurs associatifs, politiques, universitaires, nous estimons que cette attente n’est plus tenable. Des pistes existent, documentées et recommandées par l’ANJ elle-même : limiter la publicité pendant les retransmissions sportives, encadrer les influenceurs, mettre fin aux publicités abusives qui entretiennent l’illusion qu’on ne peut pas perdre. Il est aujourd’hui de notre responsabilité d’agir pour que les grandes compétitions sportives comme la Coupe du monde restent des événements fédérateurs, porteurs d’émotions, et non un prétexte pour accroître les profits de quelques opérateurs au détriment de la santé publique.
Signataires de la tribune :
Emmanuel Duplessy député du Loiret, auteur de la PPL visant à encadrer la publicité pour les paris sportifs
Amine Benyamina Addictologue, Président de l’association Addictions France
Claude Evin Avocat, Ancien ministre
Amélie Deloche Co-fondatrice de Paye ton influence
Stéphane Troussel Président du conseil départemental de la Seine-Saint-Denis
Charles Merlin Créateur de contenu, « Vivre Moins Con »
Sandrine Rousseau députée de Paris
François Bourdillon Médecin de Santé publique – Ancien directeur général de Santé publique France
Ali Rabeh Maire de Trappes
Fabien Gay Sénateur de la Seine-Saint-Denis et directeur de l’Humanité
Antoine Alibert Adjoint au Maire de Paris en charge de la santé publique
Thomas Amadieu Sociologue, enseignant-chercheur à l’ESSCA Ecole de Management
Pouria Amirshahi députée de Paris
Christine Arrighi députée de Haute-Garonne
Clémentine Autain députée de Seine-Saint-Denis
Léa Balage El Mariky députée de Paris
Bernard Basset Président d’honneur de l’association Addictions France
Marie-Noëlle Battistel députée de l’Isère
Lisa Belluco députée de la Vienne
Guy Benarroche Sénateur des Bouches-du-Rhône
Nicolas Bonnet député du Puy-de-Dôme
Mickaël Bouloux député d’Ille-et-Vilaine
Soumya Bourouaha députée de Seine-Saint-Denis
Renaud Bouthier Directeur d’Avenir Santé
Julie Caillon Psychologue, service d’addictologie – CHU NANTES
Marion Canalès Sénatrice du Puy-de-Dôme
Colette Capdevielle députée des Pyrénées-Atlantique
Cyrielle Chatelain Présidente du groupe Écologiste et Social à l’Assemblée nationale, députée de l’Isère
Paul Christophle député de la Drôme
Alexis Corbière député de Seine-Saint-Denis
Marie Cousin Co-présidente de Résistance à l’Agression Publicitaire
Hendrik Davi député des Bouches-du-Rhône
Arthur Delaporte député du Calvados
Thomas Dossus Sénateur du Rhône
Elsa Faucillon députée des Hauts-de-Seine
Denis Fégné député des Hautes-Pyrénées
Léopold Fezeu MCF Universitaire
Pilar Galan Medecin, Directrice de Recherche honoraire INRAe
Karine Gallopel Professeure des universités
Damien Girard député du Morbihan
Marie Grall-Bronnec Psychiatre-Addictologue, PUPH à Nantes Université
Morgane Guillou PU-PH addictologie
Ayda Hadizadeh députée du Val d’Oise
Serge Hercberg Médecin épidémiologiste et nutritionniste
Catherine Hervieu députée de Côte-d’Or
Jérémie Iordanoff député de l’Isère
Bernard Jomier Sénateur de Paris
Tristan Lahais député d’Ille-et-Vilaine
Laurent Lhardit député des Bouches-du-Rhône
Benjamin Lucas-Lundy député des Yvelines
Akli Mellouli Sénateur du Val-de-Marne
Julie Ozenne députée de l’Essonne
Sebastien Peytavie député de Dordogne
Marie Pochon députée de la Drôme
Raymonde Poncet Monge Sénatrice du Rhône
Jean-Claude Raux député de Loire-Atlantique
Sandra Regol députée du Bas-Rhin
Mereana Reid Arbelot députée de Polynésie Française
Jean-Louis Roumégas député de l’Hérault
Eva Sas députée de Paris
Maxime Sauvage Adjoint au maire de Paris chargé du sport
Benoît Schreck Psychiatre Addictologue
Sabrina Sebaihi députée des Hauts-de-Seine
Anne Souyris Senatrice de Paris
Sophie Taillé Polian députée du Val-de-Marne
Boris Tavernier député du Rhône
Nicolas Thierry député de Gironde
Mathilde Touvier Directrice de Recherche à l’INSERM
Anne-Cécile Violland Députée de Haute-Savoie
