Lettre ouverte contre la violence sur les réseaux sociaux

Par Charlotte Ribaute – co-présidente de R.A.P.

Le 25 août 2022, nous avons fait une action de Brigade Anti-Sexiste à Strasbourg, qui a été couverte par une journaliste de BFM Alsace (merci à elle pour le chouette reportage !1). Le principe : on va voir des publicités qui représentent des corps, on discute pour analyser les visuels, définir si on les trouve sexistes ou non. Si oui, on appose un autocollant et on écrit au marqueur à la craie nos arguments (voir exemples en lien en fin de texte2).

Après publication du reportage sur un réseau social par la chaîne, les commentaires ont afflué, tous plus virulents et caricaturaux les uns que les autres.

« Le rdv pour le psy pour elle d urgence !!! »
« Le rendez vous avec le coach sportif , jalouses mais fainéantes qui aiment picoler et manger des pizza mdr »
« Manifestement elles ont une revanche à prendre sur Mère Nature 😏 »
« C’est sûr elles ont des chats »
« Qu’elles se trouvent un homme sexy ( ou pas) qui les satisfasse dans ce domaine et qui leur ôtera leur frustration dans ce domaine 👍 »
« Debile sujet de bobo »
« Rien d’autre à foutre ???? »
« Allez vous chercher un vrai taff »
« Les bourgeoises qui s’ennuient. »
« Rien avoir avec la jalousie et le fait qu’elles ressemblent aux goonies? »
« La nouvelle inquisition ou le triomphe de la médiocrité et totalement contre productif »
« En même temps quand tu vois les personnes qui le font, ça ressemble plus à de la jalousie qu’autre chose mdr… »
« La bêtise humaine et la haine n ont pas de limite chez ces féministes !!!! »
« C’est toujours des thons qui se plaignent »
« ce sont des thons et des morues, jalouses des canons lol !!! »
« Je leur suggère un bon gros sextoy position 6 et cela 3 fois par jours »
« Elles sont belles les camionneurs… Tarte aux poils à tous les étages!! »
« La prochaine fois, ils ont qu’a publier des mecs nus, et on verra la réaction de ces femmes !😉 »
« Les pauvres elles se font massacrer dans les commentaires j’ai presque pitié….oh et non après tout elles l’ont bien cherchées ces trois horreurs »

J’en passe et des meilleurs.

Voilà, vous vous demandiez pourquoi on fait ce type d’action ? Précisément parce qu’il existe encore des gens capables de mettre en ligne ce style de commentaires publiquement sans se poser de questions. On pourrait répondre à chacun de la façon la plus pédagogique qui soit, ça ne suffirait pas à faire bouger les lignes de millénaires de patriarcat et de sexisme intégré.

Je vais tout de même parler en mon nom, histoire de remettre quelques éléments dans leur contexte (bonjour aux trolls au passage, vous me dégoûtez).

Il s’avère que j’ai eu un suivi psychologique et psychiatrique pour des angoisses diverses liées à la société dans laquelle nous vivons et le monde que nous partageons. Je vous conseille à toutes et tous de tester, c’est sympa de se confier à un ou une professionnelle qui ne vous juge pas. Les commentaires des réseaux sociaux comme ceux-ci ayant tendance à faire perdre foi en l’humanité, notamment.

Comme je fais du vélo une heure par jour et que je nage une heure par semaine, entre autres, je ne me considère pas fainéante (surtout que le cliché de mes parents profs d’EPS me colle à la peau). Mais parfois ça m’arrive, et je ne vois pas où est le problème. C’est vrai aussi que j’aime picoler à l’occasion et manger des pizzas. Tu ne t’autorises pas à te faire plaisir de temps à autre, toi ?

Apparemment, Mère Nature ne m’a pas dotée d’un corps jugé conforme à ceux des mannequins. Bon, je me suis fait une raison, et je trouve les leurs jolis, mais même si le mien n’est pas le plus valorisé de nos jours, j’ai appris à l’apprécier tel qu’il est, et d’autres personnes de mon entourage l’aiment aussi suffisamment pour en prendre soin régulièrement. Donc la jalousie, ça va, ça m’est passé.

Il n’a jamais été question de cacher les corps de manière générale. Je serais très heureuse que n’importe qui puisse se balader n’importe où en portant ce qu’il ou elle veut sans se faire importuner. C’est justement pour ça que ces publicités-là sont problématiques, car elles contribuent à ce qu’on appelle la culture du viol3.

Je n’ai pas de chat, mais je les adore. Eux au moins, comme tous les animaux en dehors des êtres humains, n’en ont rien à péter de ce à quoi on ressemble, ni même de la stupidité dont on peut faire preuve (parfois à leur dépens d’ailleurs, les pauvres).

Je considère que ma vie privée est politique, mais n’ayant pas l’envie de l’étaler davantage ici parce que ça n’a rien à voir avec la publicité, je me contenterais de mentionner que je suis tout à fait épanouie à ce niveau, inutile de vous en inquiéter.

Sinon, je suis graphiste, médiatrice, et même actuellement assistante médicale. Je crois que ça fait partie de ce qu’on considère être des « vrais emplois ». Même si, là aussi, il y aurait de quoi développer, puisque ça ne m’empêche pas de dédier une partie de mon temps au bénévolat (comme ici mais pas que), et que je trouve ça autrement plus constructif que certains boulots. Et donc, mon quotient familial est inférieur à 300 euros, mon salaire net en dessous de 1200 euros par mois ; pour la bourgeoisie on repassera.

Quant à l’inquisition et la haine, en ce qui me concerne je n’ai rien contre ces mannequins en tant que telles. Mais il est clair que je suis en colère de voir que ce sont toujours plus ou moins les mêmes, qu’elles sont majoritairement jeunes, blanches, minces voire maigres, sans pilosité hormis cheveux et sourcils travaillés, et surtout dans des postures suggestives, souvent partiellement nues, pour vendre un quelconque produit pour lequel je n’ai aucun intérêt. Je n’ai jamais demandé à voir leur image quand je marche dans la rue, je ne le souhaite pas, alors je revendique le droit d’y répondre, puisqu’on me l’impose. Si la liberté d’expression vous est si chère, en quoi ça vous ennuie que je dise et écrive ce que je pense ?

Et enfin, les hommes nus sur des publicités, c’est simple, pendant cette action, on n’en a tout simplement pas vus. Bizarre, non ? Quand on en voit, ils sont soigneusement musclés, également rasés ou épilés au niveau du torse et des aisselles, le regard déterminé, en position affichée de force. Ils sont tout aussi sexistes à leur façon, et je n’en veux pas non plus.

Alors plutôt que de cracher gratuitement votre venin avec des attaques personnelles, vous ne pourriez pas vous demander deux secondes pourquoi on fait ça ? En dehors de vos préjugés machistes, classistes, esthétiques, vous n’êtes pas capables de comprendre qu’il y a autre chose derrière ? Pourquoi perpétuellement chercher à culpabiliser les autres sur leur apparence et leurs place, rôle, désirs ?

Que vous me trouviez dérangée, oisive, jalouse, moche, frustrée, insupportable, débile, bobo, pathétique, coincée, inutile, lassante, mal coiffée, gauchiste, ridicule, idiote, laideron, vaniteuse, bête, haineuse, intolérante, médiocre, thon, morue, chienne, pour utiliser vos propres termes ou les idées qu’ils véhiculent, je n’en ai rien à foutre. Vous ne me connaissez pas, et de mon côté je ne m’abaisserai pas à vous insulter individuellement, car je sais que je vaux mieux que ça. Pourtant, je ne peux pas vous lire sans réagir, parce que vos actes ont des conséquences et vos mots ont du poids. Prenez conscience qu’à chacune de vos paroles de cet acabit, vous méprisez autrui.

Au-delà du combat que je porte, que nous portons, dans l’antipub comme dans le féminisme, pour que cesse la diffusion massive de corps-objets stéréotypés et discriminants, j’ajoute un message qui me semblait relever du bon sens, avant que je ne constate encore une fois qu’il doit valoir la peine (j’espère) de le rappeler.
Quelles que soient les formes et couleurs dont notre corps est constitué, quelles que soient les modifications qu’il subit, qu’on y appose ou non, les vêtements qui le couvrent ou pas, rappelons ce fait universel et inconditionnel : chaque personne mérite d’être aimée et peut évidemment l’être, pour son physique comme pour tout ce qui la compose.

Par contre, pour ça, il faut rencontrer des gens qui utilisent leur cerveau.


Notes

1 Reportage BFM Alsace – Commentaires à lire sur Facebook et sur Twitter

3 Culture du viol, Wikipédia